19.07.2011
Baby you’ve got me beat up and down, inside out and across, but in the middle of the night, when the moon is shining bright, you're the boss

La mégère apprivoisée
(Titre original : The taming of the shrew)
De William Shakespeare
Un ivrogne endormi sur le bord de la route se fait ramasser par un lord et sa suite qui, pour se divertir, le transforment pour un soir en riche seigneur et proposent de l’amuser en lui jouant une pièce comique : la mégère apprivoisée.
Baptista, aristocrate de Padoue, a deux filles. La douce Bianca a de nombreux prétendants, mais il ne saurait être question qu’elle se marie avant son ainée, Catarina. Or celle-ci a un caractère épouvantable et fait fuir tous ceux qui l’approchent. Lucentio, venu de Pise pour étudier, tombe amoureux de Bianca et se déguise en professeur de poésie pour l’approcher, tandis que son valet Tranio prend sa place et essaie de gagner sa main auprès de Baptista. Hortensio, également amoureux de Bianca, envoie chez Baptista son ami Petruchio, gentilhomme de Vérone, qui cherche justement à se marier et jette son dévolu sur Catarina.
Après une cour mouvementée et un mariage éclair, Petruchio emmène Catarina à Vérone et entreprend de la dresser, pendant qu’à Padoue les intrigues pour gagner le cœur de Bianca et sa main se poursuivent.
Deuxième épisode de ShakespeaRe-Told, La mégère apprivoisée. Ce que je vais dire est une évidence, c’est vrai pour toutes les pièces de Shakespeare mais particulièrement ses comédies : elles ne sont pas tant faites pour être lues que pour être vues. On ne tirera pas de grands éclats de rire des mots imprimés, c’est dans la mise en scène qu’il faut aller leschercher. Dans le cas de la Mégère apprivoisée, en plus, je crois qu’il est impossible de riencomprendre aux personnages (du moins aux deux principaux) si on ne les voit pas animés, en chair et en os. Sinon, ils ont l’air quand même pas mal incohérent. Alors que non, en fait ils sont juste complètement siphonnés. Elle est hystérique, il est absurdement extravagant, tous deux sont des maniaques du contrôle. C’est juste un fait qu’il faut accepter sans trop chercher à comprendre.
Toute l’histoire, et surtout sa conclusion, peuvent passer pour effroyablement anti-féministes si on les prend au premier degré. Tout le monde aime Bianca parce qu’elle est douce, gentille, calme. Et docile. Catarina, qui essaie de faire valoir son indépendance, est évidemment dépeinte comme une excitée violente et incontrôlable. C’est bien sûr vers la première que se portent tous les hommages, et quand un homme, enfin, s’intéresse à la seconde, ce ne serait que par amour du challenge, et il s’emploie aussitôt à la briser pour en faire un parangon d’obéissance encore supérieur à sa sœur.
Je ne sais pas ce que Shakespeare pensait réellement des épouses et de leurs devoirs en général, ni ce qu’exigeait la société élisabéthaine en terme de convenances, mais j’ai un peu de mal à croire qu’il faille prendre tout ça au pied de la lettre. Je veux dire, le royaume était dirigé par des femmes, au moins en titre, depuis plus de quarante ans quand cette pièce a été écrite. Ça me parait un peu risqué, pour un dramaturge, d’aller balancer un truc aussi franchement misogyne sans se faire au minimum taper sur les doigts.
De toute façon, j’ai décidé il y a longtemps, totalement arbitrairement si nécessaire, que tout ça est plein d’ironie, et en fait une ôde à l’intelligence des femmes. Le grand final de Catarina est une vaste supercherie : elle dit à son mari ce qu’il veut entendre, ça lui permet d’avoir la paix. C’est une chosequ’elle a dû apprendre, mais que Bianca savait depuis toujours : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Les hommes sont de grands bébés, ils ont besoin de se sentir aux commandes. Très bien ! S’il n’y a que ça pour leur faire plaisir. Pendant ce temps, on fait bien ce qu’on veut, et si on peut faire passer ça avec un sourire, ce n’est pas un prix trop cher à payer.

Allez zou, passons à l’adaptation.

La mégère apprivoisée
(Titre original : The taming of the shrew)
De David Richards. Avec Shirley Henderson, Rufus Sewell, Jaime Murray, Stephen Tompkinson...
2005
Katherine est une jeune députée aux dents longues, absolument impitoyable dans sa vie professionnelle et pas beaucoup moins incisive dans le privé. Mais ce qui fait sa force est peut-être aussi ce qui l’empêchera de monter aussi haut qu’elle le souhaite : son électorat préfère ses politiciens mariés et familialement stables. Or, son caractère acrimonieux ne contribue pas à la qualité de sa vie amoureuse.
Jusqu’à sa rencontre avec Petruchio. Non seulement il aime tout d’elle, surtout ce qui fait fuir les autres, mais il semble aussi lui trouver des qualités qu’elle-même ne se soupçonnait pas. En plus, il possède un titre de noblesse. Se pourrait-il que Katherine ait rencontré l’homme idéal ?
Cette modernisation de la pièce de Shakespeare fait de Katherine Minola, 38 ans, une députée de l’opposition (comprenez Parti Conservateur). Revêche, féroce et acariâtre, elle mène une carrière brillante et ambitieuse, et elle ne vit évidemment que pour ça. Sa sœur Bianca est quant à elle une top-modèle mondialement célèbre et adulée.
Quand Katherine est pressentie pour devenir leader de l’opposition, l’un de ses collègues lui fait diplomatiquement comprendre qu’il serait bon qu’elle travaille un peu son image. S’adoucir un peu, juste un tout petit peu, ne serait-ce qu’éviter d’insulter ses adversaires en plein parlement ou jurer comme un charretier lorsqu’elle se trouve devant une caméra de télé, par exemple. Et un mari, entre autres choses, serait un accessoire bien utile.
Katherine, qui ne se berce d’aucune illusion matrimoniale, envoie l’importun conseilleur se faire voir ailleurs. Mais l’idée reste quand même scotchée dans un coin de sa tête. Pendant ce temps, Harry le manager et éternel soupirant de Bianca, lui demande pour la énième fois de l’épouser. Bianca vient de rencontrer Lucentio, un étudiant italien, et décide de virer Harry du décor. Elle lui annonce qu’elle se mariera quand Katherine se mariera, et qu’en attendant, il doit débarrasser le plancher.
Harry a à peine le temps de commencer à déprimer que son ami Petruchio rentre d’Australie et débarque chez lui en tornade. Ce dernier lui annonce que son père est mort, lui laissant des dettes au lieu de l’héritage attendu. Il est à sec, a le fisc aux trousses, et lance comme une plaisanterie que sa seule issue désormais est de se marier avec une femme riche. Harry lui parle alors de Katherine.

Le film commence sur les chapeaux de roue, avec Katherine arpentant les couloirs du palais de Westminster, foudroyant d’un simple regard ceux qui ont l’audace de se trouver sur sa route. Prise d’une rage fort mal contenue, elle s’en va coller une beigne monumentale à son assistant, Tim, qui lui aurait apparemment remis la veille un dossier insuffisamment documenté pour un débat sur Newsnight. Le ton est donné : Katherine Minola est une enragée qui n’exerce qu’un contrôle limité sur ses nerfs et fait régner la terreur autour d’elle.
Shirley Henderson, petit bout de femme à la voix aigüe et un peu enfantine, dont on jurerait, en temps normal, qu’elle est bien incapable de causer le moindre mal, se montre ici réellement abominable et effrayante. Démarche martiale, rictus affreux, babines retroussées sur des crocs menaçants, toutes griffes dehors : le terme de mégère semble presque insuffisant. Furie conviendrait mieux. Ou sorcière, chien de l’enfer, démon tout juste échappé de L’exorciste…
Au départ, je me suis dit "Ouh là, ça va être coton de tirer une comédie romantique d’une héroïne pareille." Parce que c’est bien ce que sont les comédies de Shakespeare, n’est-ce pas ? J’aime bien Shirley Henderson, attention, mais elle n’est pas, à proprement parler, l’archétype de l’héroïne de films pour filles, avec violons et sérénades en option. Et surtout pas sous les traits d’une harpie grimaçante, sans charme et qui a l’air, mine de rien, de faire quinze ans de plus que son âge.
Coton, donc, mais une comédie romantique ne fonctionne pas parce qu’on l’a fait jouer par deux mannequins. Elle fonctionne s’il y a de l’alchimie. Et là, mes aïeux, il y en a. Je n’aurais pas misé d’avance un nickel sur ce couple-là, et j’aurais eu bien tort. Rufus Sewell, le grand habitué des rôlesd’empêcheur de tourner en rond qui met des bâtons dans les roues du héros pour lui piquer la fille (à la louche, un bon deux-tiers de sa filmo, je dirais), fait une tête de plus que sa partenaire et pourrait quasiment la tenir dans sa main, sans parler de son charme à se rouler par terre (en tout cas, moi oui) (ces yeux, raaaah, cette voix…) et pourtant, ils sont curieusement bien assortis, et ça marche du feu de Dieu.
Ce qui est plutôt cohérent avec l’histoire qu’ils racontent, quand on y réfléchit.

Katherine a sans doute toujours été très consciente de ne pas avoir les charmes de sa sœur Bianca, et elle en a sûrement souffert. Leur mère (car il n’y a pas de père dans cette version, mais une mère) est une femme du monde, vaguement jet-setteuse, plutôt superficielle et évaporée, et naturellement plus proche de sa cadette. Handicapée d’avance et éternelle cinquième roue du carrosse, Katherine en a pris son parti et, en femme moderne, a fait le choix de faire son chemin autrement, au lieu de se morfondre. Elle règne donc par la terreur. Avec le temps, elle a perdu tout contrôle sur son mauvais caractère, et s’est aigrie en même temps qu’elle a pris confiance en elle.
Et puis soudain débarque ce grand cinglé, que toute femme douée de bon sens fuirait comme la peste. Katherine n’est pas idiote, mais elle est seule. Et dans ce cas de figure précis, les dernières traces de romantisme qui hibernent en elle s’avèrent être compatibles avec son sens pratique. Hop ! Grand plongeon dans l’inconnu. Et début des ennuis. Ou peut-être des solutions.

J’ai ADORÉ ce film, je l’ai vu environ quinze fois d’affilée, j’y suis encore d’ailleurs. Entendons-nous, ce n’est pas l’adaptation du siècle, même pas de la décennie (tout le monde s’accorde à dire que la version de Zeffirelli est un chef-d’œuvre, je ne l’ai pas vu mais j’ai comme l’idée qu’il n’y a pas de comparaison possible) cela dit c’est très drôle, hilarant, même si c’est un peu exagéré par moment, et même complètement over the top, et surtout Rufus Sewell et Shirley Henderson rendent crédible, autant qu’il est possible, la relation entre ces deux personnes, complètement dysfonctionnels, inadaptés, bardés de problèmes, qui trouvent ensemble un équilibre, un apaisement mutuel, un foyer, et qui ne se jugent pas sur leurs faiblesses et leurs manques mais partagent simplement ce que chacun apporte.
KATHERINE : - I think that your husband is your lord, and your life, and your keeper.
BIANCA : - Excuse me ?
KATHERINE : - He’s the boss. Day and day out, he submits his body to painful labour…
BIANCA : - Uh… No, he doesn’t.
KATHERINE : - And all we do is sit at home in front of the telly all day, eating chocolate. I know I do, when I’m not running the country.
Au-delà du fait que je me laisserais bien coincer dans un ascenseur avec Rufus Sewell n’importe quand, et que je ne me presserais pas d’appeler les secours, la scène de leur rencontre est génialement barrée, comme la scène finale (même Shakespeare n’y avait pas pensé). Le mariage atteint des sommets, et il y a une ou deux scènes intéressantes, aussi, pendant la lune de miel. Le gros de la trame et les dialogues originaux sont parfois repris, et habilement détournés, et les deux acteurs impriment un rythme et une énergie parfaite à tout ça.

Le reste de l’histoire passe un peu à la trappe, servant plutôt de toile de fond / prétexte à l’intrigue principale. Bianca est une sœur affectueuse mais légèrement condescendante (ta frangine est quasiment Premier Ministre, andouille, il serait temps de la prendre au sérieux !) et sa façon de bosser me donne envie de la baffer plutôt qu’autre chose. Jaime Murray est une impeccable tête à claques, pour ça, rien à redire. Quant à Santiago Cabrera, il a l’insigne privilège de jouer un Lucentio parfaitement incolore et inintéressant, presque muet. Il fait joli dans le décor, quoi.
Reste Harry, a.k.a Hortensio, joué par Stephen Tompkinson, un personnage que j’ai beaucoup aimé. C’est un ami fiable et d’une patience folle, donnant sans grand espoir de retour (il est à Petruchio ce que Wilson est à House, à peu près), et il y a une jolie scène entre lui et Katherine, d’autant plus sympa que le reste du temps, ces deux-là s’adorent autant que l’huile et l’eau.
“All the world's a stage... and most of us are desperately under-rehearsed.” (Sean O'Casey).
On sait, on sait. Le tout est de trouver la bonne personne pour vous donner la réplique.



Commentaires
Écrit par : Cuné | 22.07.2011
Répondre à ce commentaireTiens, j'ai pensé à toi l'autre jour, j'ai acheté Macbeth version guerre des gangs avec Sam Worthington : tu l'as vu ?
Écrit par : fashion | 22.07.2011
Répondre à ce commentaireFashion : Non, et franchement je ne pense pas me prendre d'amour pour Macbeth, ni devenir inconditionnelle de Sam Worthington dans l'immédiat, donc je vais passer mon tour. Sauf si tu dis que c'est absolument génial. Cette version-là, c'était surtout pour mon James McAvoy d'amour. S'il n'avait pas été dedans je n'aurais sans doute jamais remarqué cette série. Enfin, si ni lui ni Rufus Sewell n'avaient été dedans, disons.
Écrit par : Nataka | 22.07.2011
Répondre à ce commentaireJe note. Je vais même le louer dès que le mari part en voyage. :D
Écrit par : Cess | 24.07.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Nataka | 24.07.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Cécile | 09.08.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Nataka | 09.08.2011
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