27.04.2011
You can't go back to before, but tomorrow will bring even more...

Nord et Sud
(Titre original : North and South)
De Elizabeth Gaskell
Après avoir vécu des années à Londres auprès de sa tante et sa cousine, la jeune Margaret Hale retourne chez ses parents dans un petit village du Hampshire, s’attendant à y mener l’existence tranquille et routinière qu’elle affectionne. La paix est de courte durée : son père, pasteur, victime d’une crise spirituelle, décide de renoncer à son sacerdoce et d’aller vivre à Milton, dans le nord, pour y gagner sa vie comme précepteur.
Complètement dépaysée, la famille Hale doit s’adapter à un nouvel environnement fait de manufactures, de cheminées d’usines, d’atmosphère poussiéreuse et de gens perpétuellement pressés.
Ah que voilà une passionnante lecture !
Et pourtant, j’ai eu du mal à entrer dedans au départ, j’ai trouvé les premiers chapitres un peu longuets. Il faut dire que si, comme Margaret, j’ai la campagne dans le sang et que je sais vivre au rythme des pluies et du soleil et au pas des chevaux (ou des moissonneuses-batteuses, dans mon cas), l’évocation de l’idyllique Helstone m’a paru d’un ennui mortel. Je comprends qu’on puisse idéaliser cette vie-là, surtout du point de vue de la fille d’un pasteur qui n’a rien d’autre à faire que de se laisser vivre, mais en tant que lectrice j’étais pressée que ça bouge.
Et pour bouger, Milton bouge. Gaskell a su rendre à merveille cette impression de mouvement incessant, de bruit ininterrompu, de nervosité et d’énergie.
Le dépaysement est total pour la famille Hale, et il ne s’agit pas seulement du paysage. Issu de la gentry du sud, ils ont cette conception conservatiste de la vie qui veut que chacun se trouve à la place que Dieu a voulue pour lui, et ceux qui cherchent à bousculer l’équilibre social sont regardés de travers. Dans le nord, quels que soient les griefs qui les opposent par ailleurs, les ouvriers et les patrons partagent une vision plus libérale d’un monde où l’on peut s’élever à force de travail et de persévérance, et où il est normal pour chacun d’essayer d’améliorer sa condition.
Le lecteur moderne, tout anticapitaliste qu’il soit, accordera plus facilement sa sympathie au point de vue nordiste, mais Margaret semble quant à elle issue d’un monde de Bisounours où tout le monde est charmant, poli et posé. Elle est inévitablement choquée par le tempérament direct des gens de Milton, qui ont besoin de se sentir vivre et de faire bouger les choses. Etant sans doute de ceux qui croient que les pauvres ont été placés sur son chemin dans le seul but de mettre son sens charitable à l’épreuve, elle se rapproche d’abord du milieu ouvrier, avec une compassion sincère mais condescendante pour les souffrances des exploités. D’un autre côté, avec ses idées antédiluviennes sur la méritocratie, elle s’autorise à prendre de haut le fier John Thornton, à qui il vaut pourtant mieux éviter de marcher sur les pieds. En effet, Mr Thornton est un industriel, un manufacturier, soit un homme qui travaille (bueaaaark) et qui accorde de l’importance à des notions telles que l’argent, le succès professionnel, l’influence, autant de choses sordides qui font froncer le nez à la belle Miss Hale.

Vous l’aurez compris, Margaret n’a pas emporté mon adhésion du premier coup. Je comprends son mal du pays, mais pas son attachement à un mode de pensée qui n’a manifestement pas cours là oùelle se trouve. Il lui faut un temps fou avant qu’elle ait seulement envie de s’adapter. Mais petit à petit, je me suis mise à bien l’aimer. Difficile de ne pas admirer sa façon de tenir à bout de bras sa famille (une vraie bande de lavettes), et de faire ce qui doit être fait même si, en d’autres circonstances, elle aurait laissé les tâches ingrates aux domestiques. Graduellement, elle se coltine avec une autre réalité que celle du cocon douillet où elle a été élevée, acquiert une conscience politique et sociale, apprend à juger de façon moins péremptoire. Son amitié avec les Higgins lui fera comprendre que pour ces gens du nord, la pauvreté n’est pas une fatalité, et l’honneur est dans l’indépendance.
Et puis, il y a l’homme. John Thornton, grand et large d’épaules, sombre et fier, inflexible mais fondamentalement moral et, pour peu qu’on gratte un peu le vernis, d’une grande sensibilité. Séduit par Margaret au premier regard, malgré tout ce qui les oppose, il ne cherche pas à se mentir ni à lutter contre ses sentiments. Une honnêteté qui frise l’obstination ("Je continuerai à vous aimer si ça me fait plaisir, et vous ne pouvez rien faire pour m’en empêcher…" c’est plutôt original commedéclaration, je trouve). Ça fait rêver ? C’est normal, c’est conçu pour. Et pourtant, Margaret résiste.
La référence est évidente, il y a là de l’Orgueil et des Préjugés, mais il semble qu’ils soient principalement du côté de la jeune fille cette fois. Et surtout, si Darcy et Lizzie appartenaient à des strates différentes d’une même société, John et Margaret ne viennent carrément pas du même univers. "Nous n’avons pas les mêmes valeurs" comme dirait quelqu’un, et il n’a jamais autant eu raison. Mais Margaret et Thornton sont deux personnes de bon sens, capables de d’apprendre de leurs différences au lieu de se laisser séparer par elles.

Si la relation de Margaret et Thornton forme la colonne vertébrale du récit, l’intérêt de Nord et Sudréside surtout dans la multitude des personnages (Mrs Thornton, Nicholas Higgins, Mr Bell, quelle galerie !) et de points de vue explorés : Nord contre Sud, bien sûr, ruralité contre industrie, progrès contre superstition, argent contre éducation. Mais aussi patrons contre ouvriers, syndicalistes contre non-syndiqués, patrons francs contre libéraux sauvages. La grève, nœud de l’intrigue à presque tous les égards, en est le parfait symbole : on peut se mettre dans la peau de n’importe quel personnage et comprendre son ressenti, sans pour autant pouvoir prendre parti contre les autres dont les choix et les comportements paraissent tout aussi logiques.
J’ai trouvé l’évolution des rapports de Thornton avec Higgins plus symbolique encore que son histoire avec Margaret. D’un système qui ressemble à une guerre permanente, on peut parvenir à un fonctionnement profitable à tous, à force de respect et d’écoute. Le plus grand moment d’émotion, pendant ma lecture, a été la création du réfectoire de Marlborough Mill.
J’entends déjà les réflexions, bande de mauvaises langues : non, ce n’est pas parce que le chemin vers mon cœur passe par mon estomac. (Ou alors, juste un peu). Mais parce que cet épisode, qui se passe au moment où les choses se passent plutôt mal pour Thornton, le montre comme faisant partie intégrante d’une équipe. Lui qui était tellement solitaire jusque là n’est plus seulement le maître, commandant depuis son mirador, mais l’un de ceux qui travaillent et qui tirent leur subsistance de cet atelier, comme les autres.
Du haut de son siècle et demi, Nord et Suda quand même pas mal de résonnance avec notre époque, comme si on n’avait pas tout à fait fini d’essuyer les plâtres.

23:49 Publié dans Challenge nécrophile, Littérature britannique, Livres XIXème siècle, Roman industriel | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note



Commentaires
Écrit par : Cécile | 31.05.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Nataka | 31.05.2011
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