20.04.2011

Le livre de Daniel

 

Daniel Deronda

De George Eliot

 

Parcours croisés de deux jeunes gens, la belle Gwendolen Harleth, enfant gâtée précipitée dans un mariage de convenance qui ne lui apportera que malheur, et Daniel Deronda, pupille d’un baronnet, qui ignore ses origines.

 

Daniel Deronda serait un peu difficile à résumer, ou même à pitcher, car il s’agit presque de deux histoires différentes, situées dans deux univers parallèles, et liées uniquement par l’influence que le héros de la première peut avoir sur l’héroïne de la seconde.

 

Daniel, élevé depuis son plus jeune âge par Sir Hugo Mallinger, n’a jamais connu ses parents. Comme à peu près tout le monde, dans la bonne société à laquelle il appartient, il se croit en fait le fils illégitime de Sir Hugo, mais il n’a a jamais osé confronter son tuteur sur ce sujet, restant dans un flou qu’il préfère, pour l’instant, à une vérité douloureuse. Un jour, il est témoin de la tentative de suicide d’une jeune fille, Mirah Lapidoth, et la sauve. Voulant l’aider à retrouver sa famille, dont elle a perdu la trace depuis des années, Daniel est amené à fréquenter la communauté juive de Londres, et il se lie d’amitié avec Mordecai, un intellectuel sioniste et kabbaliste.

 

Gwendolen Harleth, fille ainée d’une veuve de petite fortune, n’a jamais connu qu’un confort ouaté où tout était à sa portée en échange d’un sourire. Sa beauté et ses (médiocres) talents ne lui valent qu’éloges et gentillesse, aussi trouve-t-elle naturel de penser qu’elle mérite une vie de reine. Elle n’a jamais eu à lutter pour rien, si ce n’est contre l’ennui. Quand Henleigh Grandcourt, le riche et séduisant neveu de Sir Hugo, entre dans sa vie, elle est bien persuadée de pouvoir l’enrouler autour de son petit doigt comme elle le fait avec tout le monde. Alors, quand sa famille connait un revers de fortune qui les ruine tout à fait, elle accepte sa demande en mariage. Bien qu’elle ait appris sur lui des choses qui auraient dû la dissuader de l’épouser.

 

Mais entre temps, Gwendolen a fait la connaissance de Daniel, et cette rencontre a fait sur elle une impression telle que son sens moral, jusque là plutôt ensommeillé, se réveille et conjugue ses efforts à ceux de son mari pour la torturer. Daniel, pendant ce temps, va se découvrir un destin inattendu.  

 

 

La question qui m’est venue, alors que j’entamai l’écriture de ce billet, c’est : comment trouver les mots pour exprimer tout le bien que je pense de ce roman ? Comment y mettre assez d’enthousiasme pour donner à tous ceux qui me liront l’envie de se précipiter dessus, malgré le défi de ses 1100 pages ? Oui, comment, alors qu’il n’a pas généré chez moi d’enthousiasme à proprement parler, pas de réactions délirantes ou d’addiction incontrôlable, mais plutôt la sensation d’avoir trouvé un port d’attache, un interlocuteur plus vieux que moi de 120 ans et qui exprime, noir sur blanc, des choses que j’ai déjà pensées ou dites, et pas seulement une fois mais tout au long du livre, qui parle ma langue exactement, et qui stimule ce qu’il y a de mieux en moi sans me laisser céder à la facilité.

 

Ah, ce cher Daniel… J’aurai mis des semaines à venir à bout de lui. Il m’en a donné, du fil à retordre. Mais bon sang, ça en valait la peine ! Bien des fois, j’ai reposé mon livre, l’abandonnant pour plusieurs jours. Non par découragement ou lassitude, mais parce que je sentais qu’il méritait que je lui consacre un temps et une attention que je n’avais pas sur le moment, et qu’il valait mieux attendre de pouvoir lui accorder mieux que cinq minutes somnolentes chaque soir. Du reste, ces périodes de séparations n’auront pas été néfastes, car ce qui avait été lu, loin d’être oublié, laissait au fur et à mesure matière à une réflexion qui occupait l’esprit dans les intervalles et ne donnait que davantage envie de s’y remettre.

 

Il faut dire que le style, excellent et fort bien traduit au demeurant, est fait de longues phrases parfois un tout petit peu alambiquées, et qu’il vaut mieux être concentré sur ce qu’on lit si on ne veut pas en avoir oublié le début quand on arrive à la fin. Il y a notamment eu un passage difficile, vers le début du second tome, quand Mordecai expose ses théories à ses amis philosopheurs du club de La Main et la Bannière. (Et là, on dit merci aux voyages en train de plus de cinq heures, sans quoi j’y serais encore). 

 

 

Mais passé cela, que du bonheur. Une histoire finalement fort simple, sans grandes péripéties, mais une fantastique étude de caractères. Toutes les deux pages, je trouvais une phrase ou un paragraphe digne d’être relevé tant il me semblait contenir une vérité profonde, à conserver pour plus tard. J’avais profondément aimé Middlemarch, mais Daniel Deronda m’a donné envie d’élever un autel à la gloire de George Eliot.

 

J’ai trouvé pas mal de parallèles avec Middlemarch, d’ailleurs. Comment ne pas faire de lien, par exemple, entre le malheureux mariage de Gwendolen et celui de Dorothea Brooke, ou même celui du Dr Lydgate ? Sauf que Grandcourt ne se contente pas d’être un égoïste ou un imbécile, c’est un véritable sadique qui prend plaisir à jouer avec sa proie avant d’en finir. Et non seulement Gwendolen a fait en se mariant le pire des choix, mais elle l’a fait en plus pour de bien mauvaises raisons. Et elle doit donc supporter la double peine d’être liée à un homme qu’elle craint et qui la méprise, en même temps que d’être rongée par la culpabilité.

 

Quant à Daniel, on pourrait lui trouver une vague parenté d’esprit avec Dorothea, dans cette sensibilité qu’ils ont tous les deux et qui poussait cette dernière à se chercher un but dans l’existence en servant les autres. Daniel Deronda, lui, possède un don d’empathie à l’épreuve du feu. S’il y a des préjugés chez lui, il les réprime immédiatement. Il respecte l’intelligence et la bonté là où il les trouve, et ne se préoccupe que peu de notions de classe sociale. Il a l’imagination qu’il faut pour comprendre et compatir aux souffrances des autres. Il secourt ceux qui ont besoin d’aide, et assume ensuite la dépendance que ses obligés pourraient ressentir pour lui. Il réfléchit longuement avant de se faire une opinion, et n’exprime cette opinion que s’il est sûr qu’elle ne sera pas prise en mauvaise part et ne blessera personne.

 

En clair, Daniel Deronda est quasiment parfait. C’est, pour ainsi dire, mon idéal. Pas mon homme idéal (encore que) mais plutôt la version masculine de la femme que je voudrais être. Il a naturellement toutes les qualités que je lutte chaque jour pour acquérir. Un modèle de bonté sincère et d’ouverture d’esprit. Tout simplement, je l’aime.

  

 

Et j’aime aussi George Eliot. C’est un Grand Écrivain (avec majuscules, oui oui) qui sait créer des univers où le lecteur se sent bien et a plaisir à revenir, et des personnages complexes auxquels on s’attache et qu’on aime voir évoluer dans la bonne direction. J’ai personnellement une affection énorme pour les sœurs Meyrick, si drôles, simples et heureuses (en voilà trois qui ont tout compris à la vie) ; pour Mirah, pourtant si douce, si bonne, si courageuse qu’elle courait surtout le risque de provoquer un ennui profond ; et même pour la pauvre Gwendolen, qui pourtant avait bien cherché ce qui lui est arrivé.

 

George Eliot a en plus cette qualité rare de s’être extrêmement bien informée et éduquée sur les questions religieuses et culturelles (et pas seulement ce qui concernait sa religion et sa culture) et d’avoir acquis une largeur de vue bien supérieure à la plupart de ses contemporains. Je ne compte plus le nombre d’ouvrages datant du 19ème siècle, ou du début du 20ème, bien écrits, intéressants, bardés de qualités, au milieu desquels on peut trouver une saillie bien raciste ou antisémite qui, à présent, fait l’effet d’une boule puante dans un beau bouquet de fleurs. Alors la plupart du temps, je m’efforce à me rappeler qu’on ne peut pas juger un auteur d’il y a 150 ans à l’aune de nos critères d’aujourd’hui, qu’on ne peut pas lui reprocher de penser comme pensaient tous les gens de son époque, ni d’exprimer des vues considérées alors comme parfaitement acceptables.

 

Mais un roman qui dénonce ces préjugés et parle d’identité nationale juive (oui, pas de panique, c’est bien le terme employé, il n’y a pas d’erreur) 70 ans avant la création de l’état d’Israël, alors que les mouvements sionistes étaient à peine balbutiants, c’est proprement visionnaire.

 

Maintenant, la fascination pour l’histoire d’Israël, c’est juste moi. Si on se fiche de la grande histoire et qu’on préfère la petite, ça marche aussi. Car comme l’écrit Gwendolen dans sa dernière lettre à Daniel, « Ce sera toujours un avantage pour moi de vous avoir connu. »  Peut-on rêver plus belle façon de dire au revoir ?

 

 

 

Bon, en vrai, elle est décédée à un âge avancé, dans des circonstances parfaitement naturelles, et loin de Paris, ce qui ne fait pas avancer mon challenge.

 

Commentaires

Quel billet. Je sais ce qu'il me reste à lire :))

Écrit par : Cuné | 20.04.2011

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Cuné : Et encore, j'aurais pu en dire dix fois plus. Vingt fois plus.

Écrit par : Nataka | 20.04.2011

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Bonjour !
Tu as presque réussi à me convaincre par cette belle note ! Si je dis 'presque' c'est parce que j'ai "Un moulin sur la Floss" depuis trèès longtemps dans ma PAL et que j'aimerai commencer ma découverte de G. Eliot par ce roman. Mais après, c'est promis, j'enchaine par Daniel Deronda !

Écrit par : Mrs Figg | 10.07.2011

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Mrs Figg : Je n'ai pas lu le Moulin sur la Floss, mais je n'en ai pas fini avec George Eliot non plus, clairement.

Écrit par : Nataka | 10.07.2011

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Et voilà : Un Moulin sur la Floss lu, je suis conquise par George Eliot et j'ai d'ors et déjà passé commande auprès de mon libraire pour Daniel Deronda ...

Écrit par : Mrs Figg | 24.08.2011

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Mrs Figg : Donc à mon tour de lire un Moulin sur la Floss.

Écrit par : Nataka | 04.09.2011

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